Pas de quartier pour la surveillance sur la Toile

Dans les catacombes du monde numérique, une nouvelle vague de pirates est en train de prendre le large. Avec une simple boîte pour port d’attache et le drapeau noir – virtuel – à la tête de mort fièrement hissé sur l’antenne WIFI, ils mettent en place un réseau de pirate box indépendantes les unes des autres, et reconstruisent un petit monde virtuel où tout profit et tout contrôle sont impossibles.Le but de la manœuvre ? Permettre à des personnes se trouvant dans une zone de communiquer et d’échanger anonymement, au sein d’un espace numérique limité à cette zone… en sachant que la zone peut bouger ; une escarmouche au système contrôlé et interconnecté d’Internet plus qu’un abordage en règle, en somme.

Des modes d’emplois pour construire une pirate box sont mis en ligne sur le site de David Darts, leur concepteur ; une myriade de site dédiés aux pirates box proposent aussi leurs propres tutoriels, adaptés à différents matériels et traduits, comme le fait groupe pirate box de Lille.

Forte agmentation des ventes de boîtes noires sur Amazon

Le logiciel qui les fait fonctionner est fourni – l’initiative relevant de la « culture du libre », selon Darts – et le hardware (le matériel physique) n’est pas très compliqué à obtenir : du simple ordinateur portable en passant par la clef USB ou le smartphone et jusqu’à la boîte dédiée, une série d’option sont disponibles. Le bricoleur qui souhaite opter pour la construction d’une pirate box à plein temps peut y parvenir facilement moyennant un peu de temps et quelques dizaines d’euros. La vente du plug server, l’un des composants nécessaires à la fabrication d’une pirate box, et de boîtes noires arborant la tête de mort a parait-il explosé sur le site Amazon… (Yves Eudes, Surfer sans entraves, Le Monde, 8 janvier 2012).

En France, plus d’une trentaine de box sont déjà cartographiées, et un petit autocollant a été conçu pour être collé dans les lieux où il est possible de se connecter à l’une d’entre-elles.

Logo de la "pirate box"

Logo de la « pirate box » – Copyleft

Réseau global ou réseau local?

L’initiative a cela d’intéressant qu’elle repose la question de la limite entre l’espace public et l’espace privé, et la définition de la vie privée qui en découle. À l’infini d’Internet, elle oppose un monde ouvert et clôt ; à l’identification des réseaux connectés, elle oppose l’anonymat ; à la mémoire perpétuelle, elle oppose l’amnésie. Face à la salle de marché, elle représente le salon, étroit, privé et sûr.

Les pirate box ont une portée limitée : pas plus que les quelques mètres que consent à couvrir l’émetteur. Elles ne conservent aucune donnée personnelle et aucun identifiant : en cas de saisie de l’appareil, impossible d’obtenir ces informations ; elles n’ont pas transité par la box, et n’existent donc plus.

Techniquement, les pirate box permettent donc de se soustraire aux contrôles et d’échanger n’importe quel type d’information sans risque. Au gré de leur présence – ou non – dans l’espace que l’on fréquente, et donc de leurs propriétaires. Une sorte de jetée de journaux clandestins de l’ère moderne ; l’existence éphémère d’un espace d’échange qui apparaît, puis disparaît avant l’arrivée de la police. Tout le monde le sait : on ne garde jamais de liste des personnes concernées par une action illégale…

En pratique, bien au-delà de ce que ces box pourraient permettre de faire, elles sont bien plus un avertissement, une question ouverte et bruyante qu’une réelle volonté de se soustraire aux contrôles.

« Une provocation artistique »

La pirate box a pour but « de permettre de communiquer de manière anonyme et d’échanger des fichiers », affirme David Darts, leur inventeur, sur le site http://wiki.daviddarts.com/PirateBox qu’il lui consacre, avant d’ajouter que cette initiative a « de plus larges implications politiques et sociales, car les pirate box sont aussi une provocation artistique » ; la pirate box ne « promeut pas le vol » conclue-t-il. Les box en circulation abritent d’ailleurs en général des documents sous licence libre, dont le but est de sensibiliser le public.

Au demeurant, il est évident que cet outil ne menace pas le royaume des industries culturelles, ni ne favorise l’émergence d’un circuit parallèle mal famé et dangereux. Tout juste est-il ce mat aperçu en haute mer, entre deux nappes de brouillards, qui sème la peur parmi l’équipage avant de disparaître ; l’aiguillon dont la présence rappelle qu’il existe une contre-culture sur le Web, dont les membres n’entendent pas entrer dans la case du consommateur automatisé et surveillé.

Le principal point faible de cette alternative construite en porte-à-faux des logiques commerciales du Web est sa marginalité – pour le moment. Le risque est que l’initiative ne reste confinée à l’intérieur d’un petit monde politisé et contestataire.

2 réflexions au sujet de « Pas de quartier pour la surveillance sur la Toile »

  1. Dans un internet où tout se sait, c’est encourageant de voir qu’il existe des zones neutres possibles. Par contre, c’est aussi la porte ouverte à des dérives (traffic de contenus pédophiles…etc) pour lesquelles la surveillance du net est légitime.

    Je ne comprends quand même pas trop l’utilité de ces « pirate box » si leur portée ne couvre que quelques mètres…

    • Une clef USB marche aussi très bien pour échanger ce genre de contenu… Les échanges sans fil (surtout locaux comme c’est le cas ici) ne sont donc pas plus exposés à ce genre d’utilisation. L’utilité de ces box réside surtout dans le fait qu’elles sont un moyen de sensibiliser les gens à la confidentialité de leurs données. Elles peuvent aussi permettre des contacts discrets entre deux personnes ou plus se situant dans un même périmètre.

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