Piratage de Sony: faut-il se poser la question de l’éthique journalistique?

C’est l’affaire dont tout le monde parle. Rarement un piratage n’avait été aussi médiatisé et l’affaire ne fait qu’escalader depuis fin 2014. Plusieurs raisons : l’envergure de l’attaque, l’aspect et le poids de la politique dans l’attaque mais aussi le côté légèrement curieux voire voyeuriste de chacun d’en savoir un tout petit peu plus sur les dessous du monde secret d’Hollywood. Mais qu’en est-il du traitement médiatique de l’affaire, qu’en est-il de l’éthique journalistique?

Une attaque sans précédent?

Cette sorte de piratage est clairement sans précédent. Les données personnelles, adresses, emails et numéros de sécurité sociale, de 47.000 employés de Sony et tiers, y compris de célébrités ont fuitées sur le web. D’autres multi-nationales ont déjà été hackées, cependant aucune à ce point (les hackers auraient plus de 100 TB d’informations) et aucune avec une telle visibilité et proximité avec notre vie de tout les jours que Sony (télévision, films, musique).

Les polémiques entourant l’affaire sont ainsi nombreuses. Qui sont les Gardiens de la Paix qui ont signé l’attaque? Pourquoi? Quelle serait la raison exacte de ce piratage? Le film The Interview serait-il l’unique raison d’un piratage d’une telle envergure? La Corée du Nord serait-elle derrière l’attaque? Serait-ce un énorme coup de pub ? Milles questions et très peu de réponses La majorité de ces questions restera sans doute sans réponse et nous ne sauront sûrement jamais le fin mot de l’histoire.

Cependant, une question ne devrait pas poser trop de problème. Je dis bien « devrait » car le #sonygate ou plutôt le traitement médiatique de l’affaire aura même réussi à toucher la profession du journalisme en plein coeur: l’éthique. Comment traiter les données piratées ? Bien évidemment cette levée de bouclier contre le travail d’enquête journalistique provient principalement des « victimes », soudain éperdues d’éthique, morale et autres hypocrisies.

Quelqu’un a parlé d’éthique?

Sony Pictures Entertainment (SPE) a ainsi, depuis l’attaque, tenté par tous les moyens de freiner l’impact des révélations. Après avoir diligenté une campagne de spam et de DDOS contre les sites de liens BitTorrent et de téléchargement direct qui relaient les archives piratées, le studio a missionné un cabinet d’avocats pour faire pression sur la presse.

Plusieurs médias dont le New York Times et Hollywood Reporter ont rapporté la réception d’un courrier, qui demande aux médias de ne pas télécharger les archives et surtout de ne pas enquêter sur leur contenu, qui peut être très gênant pour la firme et ses employés.

Le courrier rappelle que la divulgation des contenus viole de nombreuses lois sur la propriété intellectuelle, la protection de la vie privée, la confidentialité des relations entre la firme et ses avocats ou comptables, etc. « Nous vous écrivons pour nous assurer que vous êtes bien conscients que SPE n’a pas donné son accord à vos possession, examen, copie, dissémination, publication, upload, téléchargement, ou utilisation quelconque des informations volées », écrit le cabinet d’avocats.

Les menaces n’ont aucun fondement

D’un point de vue légal, pas d’ambiguïté: Ces documents ont, certes, été obtenus de manière illégale, il n’est pas pour autant illégal d’y accéder; le travail et la publication de documents obtenus à travers le piratage, n’est pas répréhensible aux USA. Les journalistes sont couverts par le Premier Amendement et le Fair Use, qui protège la reproduction de contenus protégés sous prétexte qu’ils « enrichissent » ou éduquent le public au sens large.

« Nous avons été clairs: nous avons utilisé des documents rendus publics par d’autres », a affirmé Dean Baquet, du New York Times. « Ce ne serait pas rendre service aux lecteurs de dire que ces documents ne sont pas intéressants. Mais le principal problème, ce sur quoi on se concentre, c’est: « Est-ce que ces documents méritent un article' », poursuit-il.

L’opportunité de divulguer ces documents a aussi été remise en cause par le scénariste et producteur Aaron Sorkin, dans le New York Times. Paradoxalement, dans sa dernière série à succès « The Newsroom », qui prend place dans une newsroom d’une chaîne d’info en continu ‘orthodoxe’, la rédaction se voit obligée de faire face au nouveau journalisme qui bouscule les éthiques et les codes traditionnels. Visionaire ?

Selon celui qui a travaillé sur la série « À la Maison Blanche » ou sur le film « The Social Network », publier ces emails est « moralement perfide et spectaculairement honteux. Aussi démente et criminelle que soit cette attaque, les pirates l’ont menée pour une cause. La presse, elle, le fait pour l’argent ». 

Ou plutôt pro-domo ? Car M. Sorkin a une bonne raison de ne pas vouloir que ces informations soient diffusées: il figure lui-même dans certains courriels, notamment celui où Amy Pascal suggère qu’il est « ruiné » et qu’il a peut-être couché avec l’auteur d’un livre qu’il voulait adapter au cinéma.

À défaut de s’offusquer pour les bonnes raisons, Sorkin a néanmoins raison sur une chose. Il faut bien se poser la question de la pertinence des publications. Le monde des affaires est plein de secret et confidentialité, mais le secret entourant Hollywood a quelque chose de particulier, d’où l’utilité de ne pas confondre voyeurisme avec journalisme.


Qu’est-ce qui différencie la fuite et publication de documents d’entreprises privées de celles de Jennifer Lawrence nue? Les journalistes se feraient-ils manipuler/instrumentaliser dans un cyber-conflit orchestré par la Corée du Nord ? Ou les journalistes seraient-ils plutôt en train de remplir leur rôle de dissémination d’informations qui servent l’intérêt des citoyens?

De nouvelles règles pour une nouvelle époque?

La facilité d’accès et la quantité incroyable d’information échangées numériquement- renvoi aux problèmes au débat et discussions éthiques qui entourent cette affaire. Ce ne sont que des variantes des discussions qui ont été tenues à propos de WikiLeaks, Edward Snowden.

C’est en partie pourquoi il est si difficile de s’offusquer des éthiques de lire, interpréter et finalement reporter sur ces documents. Qui gagne à ce que ces informations soient publiées? N’est-ce pas le rôle des journalistes de prendre ce qu’il y a de « sur la table » et de le présenter aux lecteurs, les laissant juger par eux-même de la pertinence (ou non) des articles ?

« Les journalistes ne devraient pas participer au vol d’informations, mais si elles sont rendues publiques ils ont l’obligation de regarder et de voir si c’est vrai, si c’est fiable et si cela vaut la peine d’être traité », rapporte à l‘AFP, John Watson, professeur de journalisme à l’American University de Washington.

De son côté, le blog Gawker, spécialisé dans les médias, compte bien poursuivre sa couverture agressive de cette affaire, en révélant « des documents particulièrement intéressants » qui donnent un éclairage rare sur les échanges internes d’une grande entreprise multinationale. »

« Nous allons continuer à couvrir ce sujet, qui intéresse clairement l’opinion », a expliqué la présidente de Gawker, Heather Dietrick, dans un email à l‘AFP.

La nouvelle réalité est celle que les journalistes ne possèdent plus l’exclusivité du cycle de l’information. Même si GawkerBuzzFeed décidaient d’arrêter de le couvrir, d’autres seraient prêts à prendre la relève. Le nouveau rôle des journalistes, pour le meilleur et pour le pire, n’est pas celui de gardien, de celui qui décide quoi publier (gatekeeper) mais celui d’interprète. S’il n’y vont pas, d’autres, sans expérience, légitimité, ou (encore) avec moins d’égards quant à la protection de la vie des concernés ne se gêneront pas.

Les débats de savoir s’il faut ou non utiliser les documents, à l’ère numérique, paraissent donc dépassés. La véritable question est désormais de savoir comment utiliser au mieux les quantités faramineuse de données qui sont dispersées dans l’espace numérique chaque jour.

Étrange comédie, en tout cas qu’un film aussi insignifiant que The Interview soulève une telle polémique philosophique. Passons à autre chose. Clap de fin.