Ces sites qui recherchent l’apaisement

Dans la galaxie du journalisme web, les nouveaux sites pullulent. Ils ne pourront pas tous s’imposer dans le paysage médiatique mais ils cherchent tous à imposer de nouveaux codes sémiotiques et sémantiques afin de se démarquer des médias traditionnels. Le tout marqué par une volonté de véhiculer une information moins mainstream et plus réfléchie. C’est un objectif qui se traduit visuellement dans leur mise en page.

Crisanthrope

 

Deux jours avant Jésus, le premier site web a soufflé ses 25 bougies. info.cern.ch (World Wide Web)  a été créé en 1990 par Tim Berners-Lee. Ce dernier est l’inventeur du web. C’est aussi à lui que l’on doit le premier navigateur web, WorldWideWeb, développé la même année et rebaptisé plus tard Nexus. Ce site est accessible à tous aujourd’hui car il a été remis en ligne. Créé dans le cadre du CERN afin de faciliter la communication entre les scientifiques, le site reste très sommaire. Il s’agit de texte brut avec des liens et différentes tailles de police. Pour reprendre la réflexion de Roland Barthe, une telle mise en page (ou plutôt « non mise en page ») dénote de l’aspect très pratique du site. Il doit être performant et efficace. Son but n’est pas d’attirer un quelconque public ou de vendre une marque

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A l’inverse, les sites que l’on retrouve 25 ans plus tard travaillent de plus en plus leur mise en page. En effet, cette petite introduction nous permet de constater qu’au cours de ses mutations, le web s’est paré d’une dimension sémiotique et sémantique. La mise en page a du sens. Elle est devenue pratiquement aussi importante que le contenu. En considérant le secteur du journalisme, on constate que de nouveaux sites émergent et qu’ils tentent de se distinguer des médias traditionnels aussi bien à travers leur contenu que par leur mise en page. De plus, des médias « historiques » comme Libération  se sont payés un lifting afin d’être en accord avec les codes actuels. Il est difficile de définir un schéma type cependant des normes sont présentes sur plusieurs de ces « nouveaux sites ».

Première divergence par rapport aux anciennes pages web : l’architecture. En considérant des sites comme Crisanthrope, Ijsberg, Ulyces ou World Photo Report, on est loin des schémas classiques 2-1-1 (colonnes) comme lemonde.fr, ou avec un menu horizontal en haut tel que Le Figaro. On observe un style qui correspondrait plus une mise en page en mode « cinémascope ». Cela se traduit par une image pleine page avec un titre puis un menu soit vertical, soit horizontal en bas, soit discret dans un coin. La récurrence de ce format connote d’une volonté de ces sites de soigner leur dimension visuelle. L’image devient aussi informative que le texte. L’image attire l’œil du lecteur et va influencer la suite de ses actions : va-t-il lire l’article ou non ?

Ulyces

Conséquence de cette mise en page : absence de timeline diffusant les informations à chaque minute. On ne cherche pas à avoir le plus d’information possible sur la même page comme sur L’Equipe ou lemonde.fr L’internaute comprend donc qu’il arrive sur un site qui choisit son information. Il en traite moins mais plus en profondeur.

Autre signe important à souligner : la forme « multi blocs » des sites. Lorsqu’on sort de la page d’accueil, on arrive souvent sur des pages qui nous proposent différents contenus présentés sous formes de blocs. C’est le cas sur Ijsberg (rubrique « Calmement »), sur World Photo Report ou sur nouveau site de Libération. Cependant, les schémas sont différents de ceux des Inrocks ou de L’Internaute ou même de lemonde.fr, qui sont une accumulation très fouillis de blocs qui surchargent les pages. Ici les blocs sont plus gros, mieux délimités et plus espacés. Cela permet de créer un climat plus aéré sur le site. Cette mise en page traduit une volonté des créateurs de choisir l’information. Le lecteur, noyé dans l’information, ne cherche plus un site où il sera submergé d’articles de toutes sortes et d’alerte qui clignotent à chaque coin du site. Le but est d’éviter la sensation de « raz de marée » engendrée par certains sites. On recherche une mise en page apaisante.

PHOTREPORT

Afin d’étayer ce propos, il est intéressant de s’arrêter sur la sémantique utilisée sur un site comme Ijsberg. Sur le menu, un onglet est réservé aux « gens pressés ». Pour les autres on parle « d’histoires » : ils s’appellent « calmement » et « lentement ». On est bien dans la recherche de l’attitude zen.

De plus, les couleurs de ces sites connotent aussi cette volonté d’apaisement du secteur de l’information. En effet, sur un site comme Ijsberg, ou Ulyces, les couleurs (outre les photos) sont vertes ou bleues pastels, elles ne peuvent pas être qualifiées d’agressives. De même, la palette de couleur du site Quartz est composée du gris, du blanc et d’un bleu foncé. On est loin des oranges et jaunes pétants et criard des Inrocks, du rouge vif de L’Equipe ou du bleu presque fluo du Figaro.

IJS

Une nouvelle vague de sites de journalisme prend donc le pari de partager une information plus paisible. Cette volonté se traduit à travers leur mise en page grâce à la construction, aux couleurs et à la sémantique. L’aspect visuel de ces nouveaux sites est retravaillé de manière à faire comprendre à l’internaute qu’il arrive sur un site qui ne relayera pas les dernières informations sur les négociations en Ukraine ou les ultimes mesures de François Hollande.