Une utopie à bout de souffle ?

Les années 1990 ont vu apparaître plusieurs manuscrits revendiquant l’indépendance d’Internet. L’outil commence à s’installer chez les particuliers et, avec lui, arrivent les prémices de conflits d’intérêts. En 1997, la France publie, via le minirézo, le Manifeste du Web Indépendant. Aux États-Unis, c’est la déclaration d’indépendance du cyberespace de John Perry Barlow, qui fera date, au-delà des frontières.

Suisse, février 1996. John Perry Barlow est invité au Forum Économique Mondial de Davos. Intellectuel américain, militant libertaire un peu éleveur et parolier, il va se lancer dans la rédaction de seize paragraphes contre l’interférence des gouvernements et d’autres groupes d’industriels sur le net. Selon lui, ils n’ont rien faire dans ce nouvel espace, qui ne réponds plus à leurs règles. D’ailleurs, il digère assez mal la signature de la loi sur les télécommunications par l’administration Clinton.

Portrait de John Perry Barlow. © Joi Ito

John Perry Barlow. © Joi Ito

Première à inclure Internet dans son éventail, elle prévoit notamment d’y réguler la teneur des communications et, surtout, leur degré d’obscénité en imposant une sanction financière. Si le cinquième pan de cette loi donne aussi une première définition du média, l’intervention politique n’est pas apprécié. Barlow, dans le préambule de sa déclaration, fait ainsi état de contraintes réfléchies par des ignorants d’Internet et de ses utilisateurs. Petite victoire, la Déclaration participera finalement à invalider des pans du texte, en conflit avec le Premier Amendement de la Constitution.

Chacun chez soi

Barlow détache nettement le cyberespace du monde matériel. Selon lui, par sa qualité immatérielle et volatile, c’est un terrain hors de la juridiction des gouvernement. L’Internet n’étant pas cantonné à des frontières, il ne revient pas à un gouvernement la possibilité d’y intervenir. L’auteur évoque ainsi un « contrat social » propre. Les affaires agitant le net y seraient réglées en fonction de la Règle d’or (qui veut qu’on traite les autre comme on voudrait l’être).

Pour compléter sa vision, Barlow établit une différence politique. Sur Internet, on peut exprimer librement, sans risquer de poursuites politiques ou sociales. Aussi, par sa nature immatérielle, l’Internet échappe, entre autres, aux questions de propriété. Il affirme ainsi que toute création peut être reproduite à loisir et à moindre coût, adressant par-là la question de la propriété intellectuelle qui divise les communautés.

[Anglais] La déclaration, lue par Barlow.

Cette Déclaration a été victime d’un succès certain et s’est diffusé rapidement. Avec le temps, elle a aussi été la cible de critiques. D’abord parce qu’elle ne reflète plus la réalité du monde. On pensera tristement aux affaires de surveillance étatique et aux cyberdissidents traqués. On l’accuse aussi de manquer de réalisme. En réaction, l’Information Technology and Innovation Foundation a par exemple proposé son alternative : une déclaration d’interdépendance, rédigée par Daniel Castro.

A l’inverse de Barlow, il appelle les pouvoirs politiques à se rassembler pour créer l’utopie Internet telle qu’elle avait été imaginée. Il soutient par ailleurs que l’intervention du gouvernement, notamment à travers du financement de programmes de recherches, a participé à faire progresser Internet. L’année dernière, c’est Woody Evans, de l’Institut pour l’Éthique et les Nouvelles Technologies, qui attaquait la déclaration en comparant le rapport établi entre cyberespace et monde matériel à celui d’un enfant avec son bac à sable.

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